Maurice Zundel Frédéric Mounier , Aujourd'hui des Chrétien, n°163 9/97
![]()
Maurice Zundel par Frédéric Mounier
(La Croix)
dans Aujourd'hui des Chrétiens,
n°163, septembre 1967
Il fumait une centaine de cigarettes par jour, se levait tous les matins à cinq heures, travaillait, lisait, recevait, écoutait, écrivait. Il ne buvait jamais d'alcool, ne mangeait jamais de viande. Il donnait tout aux pauvres qui croisaient sa vie.
Toute sa vie, Maurice Zundel fut atypique. En 1925, son évêque, à Fribourg, disait de lui «C'est un franc-tireur, et l'Église n'aime pas les francs-tireurs.» En 1972, ce fut un pape, Paul VI, qui lui demanda de prêcher sa retraite de carême, disant de lui : «C'est un génie, génie de poète, génie de mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations.»
Celui qui fut le père spirituel de François Varillon n'a ainsi laissé personne indifférent. Son parler vrai, son expérience intérieure profonde et originale tiennent en quelques mots: «L'homme ne devient vraiment homme que s'il est libre de soi dans la rencontre d'une Présence qui le dépasse. Dieu est tout don. L'homme, libre de soi et de tout, peut se jeter dans les bras d'un Dieu qui est liberté.»
Prédicateur itinérant
Né en 1897 à Neuchâtel, il fait, très jeune, chez les Bénédictins d'Einsiedeln, l'expérience palpable du silence, l'un des piliers de sa théologie : «Dieu est silence, comme il est pauvreté.» Au grand séminaire de Fribourg, il prend ses distances avec un "Dieu, grand souverain devant le monde".. Pour lui, «Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte». Nommé vicaire à Saint-Joseph de Fribourg, on dira de lui qu'il «ne fait jamais rien comme tout le monde».
Il se retrouve donc «exilé» à Paris, six mois vicaire à Charanton. A partir de ,1937, il multiplie les séjours au Caire, à Londres, à Jérusalem, à Beyrouth, à Rome, parlant ou comprenant huit langues. Frotté à l'islam, ami de Louis Massignon, il voit rapidement dans la révélation trinitaire la clé de tout le mystère de l'homme. Jusqu'à sa mort, en 1975, il mena une vie de prédicateur itinérant, sans rencontrer un grand succès. Plus poète et pasteur qu'universitaire, il publia pourtant une vingtaine de livres.
Le fil rouge de son oeuvre est fort limpide, et peut résonner encore de façon étrangement contemporaine aux oreilles des consommateurs du supermarché spirituel d'aujourd'hui.
«Je est un autre»Au centre de sa théologie l'homme. Le devenir, passer du «moi possessif» au «moi oblatif» est une vocation. Au départ, chacun est esclave de l'énergie reçue, des «pulsions impersonnelles».
Au sens propre, «il n'y a encore personne». Pour Zundel, la personne n'advient que dans le don, au prix d'une conversion. La direction vraie est dans l'«oblativité», une notion qui lui est chère. L'homme se découvre plus grand que lui-même dans la lumière qui se lève en lui dès qu'il s'ouvre à l'autre. Il n'y a d'homme véritable que dans la rencontre, la «Présence». Cela peut se faire par trois chemins : la rencontre du Beau dans l'art; la recherche de la Vérité dans la science; la communion dans la relation interpersonnelle. Et Zundel reprend Rimbaud : «je est un autre.» La personne humaine se construit ainsi, à force de dignité, d'intériorité, de liberté, de pauvreté.
Dieu dans tout cela ? La conviction de Zundel est simple : «Dieu doit être en absolu ce qui est déposé en l'homme comme appel, désir, vocation infinie.» La véritable clé de voûte de sa réflexion reste la Trinité, antidote au dieu Narcisse, élevé en potentat. Loin de s'enfoncer dans les aléas d'une pseudo-mathématique céleste, Zundel va droit au but : en Dieu trinitaire, à travers la relation entre le Père, le Fils et l'Esprit, c'est l'amour qui est éternellement communiqué. Dieu est ainsi, dans l'absolu de cette communication, ce à quoi il appelle l'homme.
Au total, se laisser mener par Zundel suppose une seule condition, posée par lui avec son habituelle limpidité provocatrice : «Si l'on ne croit pas en l'homme, il est impossible de croire en Dieu.» Parce que «pour Dieu, l'homme égale Dieu».Frédéric Mounier (La Croix) dans Aujourd'hui des Chrétiens, n°163, sept.1967
![]()
L'Évangile nous annonce un Dieu fragile et désarmé remis entre nos mains. Si je pouvais résumer toute ma foi, elle est vraiment là : je crois à cette Vie d'un Autre en moi, je crois au risque infini de Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l'Amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu parce que, s'il n'y a rien de plus fort que l'amour, il n'y a rien de plus fragile. Dieu fragile, c'est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve et la plus essentielle de l'Évangile : un Dieu fragile est remis entre nos mains, un Dieu fragile est confié à notre conscience.
Dieu fragile et désarmé, tellement que c'est à nous de Le protéger contre nous-mêmes. C'est là la lumière de la Croix : Dieu meurt d'Amour pour ceux qui refusent obstinément de L'aimer.
M. Z. L'erreur sur Dieu a entraîné la crise de l'Église et celle de la morale
La crise de l'Église a son fondement dans une certaine conception de Dieu : c'est parce qu'on se trompe sur Dieu que la crise a pris aujourd'hui cette envergure et cette expansion. On a logé Dieu en dehors et on ne L'a pas encore trouvé dedans. Il est naturel que l'on refuse ce Dieu extérieur qui apparaît comme une menace et une limite imposée du dehors à la vie humaine. Il est naturel que l'on ressente comme une offense à l'esprit, et une agression contre lui, cette intrusion d'une autorité qui s'impose et semble être la négation de la liberté et de la dignité humaine. On s'est trompé sur Dieu, on ne L'a pas reconnu, il est alors bien naturel que la morale qui, était accrochée au Dieu «traditionnel» soit elle-même ébranlée. Si l'on n'admet plus ce Dieu, on ne peut plus admettre non plus la morale dont Il était la garantie. Si l'on n'admet plus ce Souverain, Roi des rois qui trône dans le ciel et nous assujettit à sa toute-puissance, on ne va plus admettre non plus les interdits «bibliques» et les commandements... de Dieu. Ce refus de Dieu peut être dépassé et doit l'être puisque le vrai Dieu est au-dedans et non pas au-dehors, puisque le vrai Dieu fonde notre dignité ! C'est Lui l'espace où elle s'accomplit, c'est Lui qui est toute la lumière et toute la joie de notre intimité, Lui qui nous fait exister en plénitude. C'est à travers Lui que nous nous rencontrons, c'est en Lui que nous nous aimons, et c'est grâce à Lui que nous pouvons -vaincre la mort et nous éterniser.
M.Z.Maurice Zundel, Frédéric Mounier Qui était-il? Paul Abéla Il écoutait, Maïté Lucide et respectueux, André Girard S'émerveiller d'un rien, Francois Darbois
Du système au témoignage, Gilbert Vincent autoportrait Matarieh1967 Autoportrait St Eitienne1958 Lettre à son père 1945 La personnalité de Zundel par Monique Vincent
Sous l'emprise de Dieu repères biographiques
retour accueil site ://mauricezundel.free.fr
@2003 Darbois mise à jour 02/03/2006 10:01